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Enjeux autour de l’existence et le développement de communautés chrétiennes marquées par la grande précarité.

Source: servonslafraternite.net/reflexions-partagees

Je mentionnerai seulement trois points. 

1/ Il s’est vraiment passé quelque chose autour de Diaconia (le rassemblement à Lourdes en 2013), si bien qu’on peut en parler comme d’un événement pour l’Eglise en France. Ceux qui étaient là ont pu mesurer ce qui se produit lorsque des personnes en grande précarité jouent un rôle clé dans un temps fort. Pour la première fois en France, un rassemblement majeur de l’Église a donné une place primordiale aux personnes marquées par de grandes précarités. Le rassemblement a fait une large place à leur parole, leur prière, leurs aspirations, leur réflexion sur la mission de l’Eglise, avec un appel à redécouvrir « le Christ dans sa manière à lui d’être avec les plus pauvres. Parce que lui, Jésus, il a traversé le même chemin que les pauvresi ». On a pu sentir qu’il s’agissait d’une parole d’autorité. Pourquoi fait-elle autorité ? Elle s'est affrontée à des choses terribles. Ces mots sont gagnés sur le silence et l'enfermement dans des blessures très profondes. D'une certaine manière, ils ont traversé quelque chose comme la mort. Leur poids tient non à ce qu’ils imposent des vues ou énoncent des obligations, mais parce qu’à partir de souffrances graves et profondes, ils osent ouvrir des voies. L’effet produit est celui d’un appel pour que dans l’Église, tous soient encouragés à accéder à leur propre parole et se sentent ainsi soutenus pour apporter leur contribution. L’effet sur le rassemblement a été immédiat : nous avons vécu une plus grande simplicité de rapports, une grande liberté de parole, au total, une plus grande vérité. Avec, en outre, un rappel à nous tenir à l’essentiel, là où il est question de vie ou de mort, là où il est question du salut. Voilà aussi ce que les plus pauvres peuvent apporter à l’Eglise. Et c’est pour cela qu’ils ont cette capacité étonnante à la renouveler, la stimuler, la rafraîchir dans sa mission. Bref, ce qui s’est passé lors de ce rassemblement, on peut le voir comme une sorte de parabole de ce qui arrive à l’Eglise quand elle prend au sérieux le rendez-vous avec les personnes les plus pauvres : elle en est profondément stimulée dans sa mission. 

2/ Cela nous renvoie, il me semble, aux Evangiles. Commençons par un constat tout simple : si l’on en gomme tous ceux qui viennent se jeter aux pieds de Jésus pour le supplier de faire quelque chose, soit pour eux-mêmes, soit pour un proche, eh bien on dépeuple très sérieusement les évangiles. Si on les enlève, que reste-t-il ? Les disciples, les opposants à Jésus, les foules (mais qui forment un bloc non différencié), et quelques personnages comme Nicodème, Joseph d’Arimatie ou le jeune homme riche. Mais sans les suppliants, nos Evangiles sont singulièrement dépeuplés. Ce simple trait indique quelque chose leur cruciale pour que l’Evangile soit annoncé. Peut-on penser la mission du Christ sans eux ? Je ne crois pas. D’autant que Jésus les présente à plusieurs reprises, comme des vrais croyants (à eux seuls il dit « ta foi t’a sauvé » ou bien exprime son admiration pour leur foi). On pourrait dire, à partir de tout cela, que pour que l’Evangile soit annoncé dans toute sa force, il faut que les suppliants interviennent (grâce à eux, à leur supplication, l’autorité du Christ s’exprime de la manière la plus claire). De là, une question : peut-on penser l’Eglise sans une relation spéciale aux personnes en détresse ou en grande précarité ? Je ne crois pas : l’Eglise ce n’est pas seulement la congrégation des croyants, ce sont les disciples du Christ qui se laissent déranger et appeler par les suppliants. Si l’on tient les suppliants à l’écart de ce qu’est l’Eglise, si on la définit et si on la comprend sans eux, on brouille considérablement l’axe de sa mission : annoncer la Bonne Nouvelle du salut. On peut avoir alors des formes de christianisme de confort, certes, mais l’Eglise perd le tranchant de ce qu’elle a à annoncer. 

3/ Aller en ce sens nous permettrait de renouer avec un trait majeur de l’Eglise des premiers siècles. L’attention aux plus fragiles y représentait une composante importante de la proposition chrétienne, elle concernait d’une manière ou d’une autre, tous les membres de la communauté (caisses de solidarité, collectes de dons en nature, agapè ; cf. Hippolyte de Rome, texte liturgique sur l’interrogation des catéchumènes). Comme le souligne Benoît XVI dans Deus Caritas estii , c’est un des facteurs qui permet de rendre compte de l’expansion rapide du christianisme au cours des premiers siècles (il cite la lettre de Julien l’Apostat qui veut lutter contre l’expansion du christianisme en développant des formes de solidarité autour des temples païens). Dans la suite de l’histoire de l’Eglise, cette implication assez directe de la communauté dans des activités de secours et de solidarité passe par la création d’institutions spécialisées. C’est ainsi que se constitue progressivement, au Moyen Age, un réseau d’hôtels Dieu, de charités, d’hospices et de maladreries, ancêtres de nos hôpitaux et dispensaires. Avec le temps, le développement de ces lieux en augmente considérablement l’efficacité (c’est heureux !) mais entraîne un effet pervers possible : la solidarité ne va-t-elle pas fonctionner sur le mode de la sous-traitance ? Seuls des acteurs spécialisés sont alors au contact de ceux qui sont en détresse ou en grande précarité ; la majorité des membres de l’Eglise est, dès lors, moins incitée à fréquenter les pauvres. La charité risque de se vivre par procuration. Privés d’occasions de s’asseoir à la même table que l’humanité en souffrance, les chrétiens en viennent à ignorer leurs conditions d’existence, leurs histoires, leurs aspirations et leur espérance ; pour eux, les pauvres cessent d’être une source d’inspiration et de stimulation. L’Eglise perd là une des plus belles occasions d’entendre les appels de l’Evangile et de redécouvrir, en ces lieux inattendus, les traits les plus étonnants du visage du Christ (cf. Mat 25, 31-46). Tout cela fait qu’on peut voir, dans le développement de ces communautés de chrétiens marqués par la grande pauvreté, une bonne nouvelle pour toute l’Eglise. Ce pourrait être l’occasion pour nous, peu à peu, de retrouver leur proximité, et de faire route en leur compagnie vers le Christ.

Etienne Grieu, sj

Facultés Jésuites de Paris

i Extrait du texte de « Place et parole des pauvres », lu lors de l’ouverture du rassemblement, publié ensuite dans Église : quand les pauvres prennent la parole, Ed. Franciscaines, Paris, 2014, p. 84.

ii Au n° 24 de son encyclique, il rappelle, à ce sujet, la tentative de l’empereur Julien l’Apostat pour organiser un service social autour des temples païens afin de contrecarrer l’influence des Eglises.


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